Femmes en tech : pourquoi la France et les Hauts-de-France ne perdent pas les filles, mais les femmes
Par Admin09/05/2026Lecture 3 min8 thèmes
Analyse
Une tribune publiée par Startup Daily le 7 mai 2026 a remis sur la table un diagnostic familier que l'écosystème tech français connaît bien, mais formule rarement aussi crûment. L'autrice australienne, citant le ministère de l'Éducation et des données scolaires, expliquait que son pays ne perd pas les filles dans les STEM, contrairement à une idée répandue : à l'école, elles sont engagées, performantes, présentes en classe de mathématiques et d'informatique. Le problème surgit après les études, dans les premières années de carrière. Le pipeline existe ; ce qui manque, c'est la rétention. Cette analyse s'applique presque mot pour mot à la France et aux Hauts-de-France.
Le pipeline existe : les chiffres français le confirment
Les données 2025-2026 publiées par Talents du Numérique, le baromètre SheLeadsTech et le rapport conjoint Insee Femmes et Hommes dans la transformation numérique convergent. À la sortie du lycée, les filières scientifiques scolaires ne montrent plus d'écart fondamental d'engagement. En spécialité mathématiques en terminale, la part de filles s'établit à environ 47 % en 2025. En spécialité numérique et sciences informatiques, l'écart s'élargit, mais sans s'effondrer : environ 17 % de filles. Dans les BTS et BUT informatique, la part stagne autour de 15 %. À Bac+5, dans les écoles d'ingénieurs et les masters informatiques, la promotion compte 22 % d'étudiantes en moyenne nationale, avec des établissements à 30 % comme Centrale Lille ou EuraTechnologies, et d'autres à 12 % dans le sud-ouest.
À l'embauche, la part rejoint encore l'attendu. La promotion 2025 de l'École 42 sur le campus de Lille comptait environ 23 % de femmes. Les startups picardes en phase d'amorçage, suivies par la French Tech Lille et Euratechnologies, recrutent en moyenne 28 % de profils techniques féminins. La fracture commence ensuite. Selon la dernière étude Numeum publiée en mars 2026, après cinq ans dans l'industrie, la proportion de femmes dans les équipes techniques tombe à 14 %. Après dix ans, elle s'établit à 11 %. Dans les postes de direction technique, CTO ou VP Engineering, le chiffre national plafonne à 8 %. Le pipeline d'entrée n'est pas le problème ; la perte intervient en cours de route.
Le diagnostic mondial s'applique aux Hauts-de-France
Les raisons documentées du départ ne sont pas spécifiques à la région. L'étude Girls Who Code publiée avec Accenture, et reprise dans les baromètres français successifs, identifie quatre facteurs convergents. La fatigue d'être seule dans la pièce, qui s'aggrave à mesure que la carrière progresse vers des comités plus restreints. Le plafond technique, qui se traduit par une affectation systématique aux missions transversales (qualité, gestion de projet, RH, communication interne) plutôt qu'aux postes purement techniques. La maternité, qui rend visible un découpage du temps de travail incompatible avec les rituels de présence implicite des équipes tech. Et un écart de rémunération qui, à compétence égale, atteint 12 % en France après cinq ans selon Numeum.
Pour les Hauts-de-France, deux facteurs supplémentaires apparaissent. D'abord, la concentration des grands employeurs technologiques sur la métropole lilloise crée une dépendance à un marché du travail relativement étroit, où les opportunités de mobilité interne, à compétence égale, restent limitées en dehors d'Ovhcloud, Decathlon ou IBM Lille. Ensuite, une partie des PME picardes industrielles ou de services historiques peinent à offrir des conditions modernes de travail à distance ou hybride, alors que la flexibilité figure parmi les premiers leviers de rétention identifiés par les femmes interrogées dans les baromètres régionaux.
Les initiatives régionales qui marchent et celles qui s'essoufflent
Trois initiatives locales documentent un effet réel sur le pipeline : Becomtech, qui propose des programmes Jump in Tech aux collégiennes et lycéennes des Hauts-de-France et a formé près de 1 200 jeunes filles de la région depuis 2018 ; le programme Girls Can Do It d'EuraTechnologies, qui accompagne des étudiantes en immersion startup ; et Wi-Filles, une initiative déployée à Roubaix et Lens par la Fondation Face Hauts-de-France. Ces trois dispositifs interviennent en amont, dans le pipeline. Sur la rétention, l'écosystème est plus pauvre. Les programmes Sista, ResetIT et StartHer existent, mais ils ciblent prioritairement la levée de fonds des fondatrices, pas le maintien dans la carrière des techniciennes salariées en milieu de parcours.
Les directions des ressources humaines des grands groupes lillois et amiénois disposent désormais d'objectifs chiffrés. Decathlon Digital affiche un objectif 35 % de femmes dans les équipes tech d'ici 2027. Ovhcloud a publié son dernier rapport avec un taux de 28 %. IBM Lille opère un programme spécifique « Tech Re-Entry » destiné aux femmes qui souhaitent revenir vers les métiers techniques après une parenthèse de carrière. Mais dans les PME picardes de moins de 50 salariés, qui constituent l'essentiel du tissu, ces dispositifs n'existent simplement pas. Le baromètre Numeum 2026 chiffre à 6 % seulement les PME du Nord ayant une politique formalisée de rétention des femmes en tech.
Que faire concrètement : trois leviers à portée d'une PME picarde
Premier levier, mesurer. Aucun progrès n'est possible sans un constat chiffré. Une PME de 25 personnes peut suivre quatre indicateurs simples : part de femmes dans l'équipe technique, part dans le comité de direction technique si l'organigramme le permet, taux de départ par genre sur deux ans glissants, écart salarial à grade équivalent. Le tableau de bord publié annuellement par France Travail Hauts-de-France et la DREETS sert d'étalon comparatif. Le coût de production de cet indicateur est inférieur à une demi-journée par an pour une équipe RH déjà équipée d'un logiciel de paie.
Deuxième levier, structurer la promotion technique. La principale cause documentée du décrochage en milieu de carrière est l'absence de progression sur l'axe technique. Une grille de carrière dual, distinguant explicitement la trajectoire managériale de la trajectoire d'expertise, lève une partie de l'obstacle. Les startups picardes de plus de 30 personnes, comme Lemonway, Vade ou Sopra HR Lille, ont publié leurs grilles ; une PME de 20 personnes peut s'en inspirer en trois ateliers et une journée de formation manager.
Troisième levier, refuser l'attribution implicite des tâches transversales. Le syndrome du « comité de pizza » ou de l'organisation du séminaire confiée par défaut à la seule développeuse de l'équipe constitue, mis bout à bout, un coût silencieux qui fragilise la trajectoire technique. Une rotation explicite et documentée de ces missions transverses fait partie des recommandations des cabinets ResetIT et 50inTech, et figure dans les recommandations du Conseil supérieur de l'égalité professionnelle publiées en avril 2026.
FAQ
Quelle est la part actuelle de femmes dans la tech française en 2026 ? Selon les sources, le chiffre varie entre 27 % et 29 % toutes fonctions confondues. Restreint aux postes techniques (développement, data, infrastructure, sécurité), il tombe à 17 %. Ce taux n'évolue plus depuis 2022 selon le baromètre SheLeadsTech.
Pourquoi parle-t-on de problème de rétention plutôt que de recrutement ? Parce que les chiffres à l'embauche se rapprochent de 25 à 28 %, mais s'effondrent à 11-14 % après cinq à dix ans dans le métier. Le pipeline existe ; les femmes quittent la tech à un rythme deux fois supérieur aux autres secteurs selon Girls Who Code et Accenture.
Quelles initiatives sont actives en Hauts-de-France ? Becomtech, Girls Can Do It par EuraTechnologies, Wi-Filles à Roubaix et Lens, le programme Tech Re-Entry d'IBM Lille, et les politiques internes de Decathlon, Ovhcloud et Sopra HR. La majorité de ces dispositifs visent encore le pipeline d'entrée plus que la rétention en milieu de carrière.
Une PME de 20 personnes peut-elle agir efficacement ? Oui. Mesurer quatre indicateurs simples, formaliser une grille de carrière duale et organiser la rotation des missions transversales constituent trois leviers à coût marginal, applicables en moins de trois mois et associés à une réduction documentée du turnover féminin de 18 à 25 % selon les premiers retours d'expérience cités par 50inTech.
Quelles sources institutionnelles consulter pour aller plus loin ? Le baromètre annuel Numeum sur les femmes dans la tech, le rapport SheLeadsTech, les chiffres clés de Talents du Numérique, et les études de l'Insee sur la transformation numérique. Liens utiles : https://www.numeum.fr, https://talentsdunumerique.com, https://www.insee.fr.