Tendances & Innovation · 18/05/2026

« L'IA, événement d'extinction pour la créativité » : ce que dit Michael Patrick King et ce que cela change pour la création culturelle française

« L'IA, événement d'extinction pour la créativité » : ce que dit Michael Patrick King et ce que cela change pour la création culturelle française
Tendances & Innovation
Le 17 mai 2026, Fast Company a publié un long entretien avec Michael Patrick King, créateur de Sex and the City, And Just Like That… et showrunner de The Comeback, dont la troisième et dernière saison s'est achevée le 10 mai sur HBO. La phrase qui circule depuis dans la presse spécialisée et les groupes professionnels de scénaristes français résume l'enjeu : « l'IA pourrait être un événement d'extinction pour l'écriture ». Le rappel cinglant à la fin de la grève des scénaristes de 2023, lorsque Fran Drescher prévenait que « dans trois ans, il faudra renégocier parce que l'IA va venir nous chercher tous », a pris en 2026 sa pleine résonance. Trois ans plus tard, l'IA frappe à la porte des salles d'écriture, et la question n'est plus de savoir si elle entrera, mais à quelles conditions. Pour la France, dont l'industrie audiovisuelle représente près de 100 000 emplois directs et qui défend depuis 1993 une exception culturelle structurante, la déclaration de King n'est pas qu'une anecdote hollywoodienne. Elle redessine un débat qui touche directement les studios parisiens, les festivals régionaux, les maisons de production en série implantées en Hauts-de-France et, plus largement, tout l'écosystème des industries culturelles et créatives.

Ce que Michael Patrick King dit vraiment

Dans The Comeback saison 3, l'héroïne Valerie Cherish décroche un rôle dans une sitcom intitulée How's That?, écrite en secret par une IA générative. King a explicitement choisi cette intrigue pour mettre en miroir l'angoisse actuelle des scénaristes. Mais le créateur tempère sa propre alerte. À la fin de la saison, son personnage met en scène la victoire de l'intuition humaine sur la mécanique générative. Dans l'entretien à Fast Company, il résume : « ce que nous avons essayé de dire, c'est que l'IA n'est pas un égal pour les humains. Il y aura toujours une étincelle qu'elle ne peut pas reproduire. » L'argument central de King est moins technologique qu'anthropologique. L'IA peut produire de la forme, des structures, des dialogues plausibles ; elle ne sait pas pourquoi une scène doit exister et n'a pas vécu ce que ses personnages racontent. La position rejoint celle exprimée par Lisa Kudrow dans les mêmes interviews, et plus largement par les fondateurs de RSL Media, l'organisation à but non lucratif lancée en 2025 par Cate Blanchett, Steven Soderbergh et plusieurs grandes figures hollywoodiennes pour promouvoir le « Human Consent Standard ». Le principe : toute personne — actrice, écrivain, musicien — peut déclarer ses permissions sur sa voix, son image et ses œuvres face aux modèles génératifs. Ce n'est pas un refus de l'IA, c'est un cadre.

Pourquoi la France n'a pas la même conversation

Aux États-Unis, le débat oppose syndicats, studios et grandes plateformes dans un face-à-face contractuel. En France, le débat est triangulaire. Il met en présence les auteurs, représentés notamment par la SACEM, la SACD, le Syndicat des Producteurs Indépendants et la Société des Réalisateurs de Films ; les industries — chaînes de télévision, éditeurs, plateformes hexagonales comme TF1+, France TV, Salto — ; et l'État, garant historique de l'exception culturelle. C'est cette troisième jambe qui n'existe quasiment pas outre-Atlantique et qui explique pourquoi la France a pu poser des règles structurelles que Hollywood n'a obtenu que par grève. Dès 2024, la SACEM a sommé les développeurs d'IA générative de demander l'autorisation des ayants droit avant d'entraîner leurs modèles sur des œuvres musicales protégées. En 2025, l'Assemblée nationale a tenu une table ronde dédiée à l'IA dans la production audiovisuelle où producteurs, scénaristes et chercheurs ont confronté leurs positions. L'IA Act européen, entré en pleine application le 2 août 2026, impose aux fournisseurs de modèles à usage général de publier un résumé suffisamment détaillé des contenus d'entraînement — disposition qui transforme la transparence en outil juridique pour les ayants droit français.

Ce que cela change pour les industries culturelles en Hauts-de-France

La région compte plusieurs hubs créatifs significatifs. Pictanovo, agence régionale pour l'image animée et le numérique, soutient depuis 2014 le tournage de séries — La Stagiaire, HPI partiellement, Capitaine Marleau — et accompagne plus de cent productions annuelles. La Plaine Images à Tourcoing héberge studios d'animation, jeu vidéo et XR. Le festival international du film d'animation d'Annecy, certes hors région, draine de nombreuses équipes picardes. Pour ces acteurs, la question IA est concrète : faut-il intégrer la pré-visualisation générative ? Comment garantir que les voix des comédiens en post-synchronisation ne sont pas réutilisées sans consentement par un modèle de clonage ? Quelle clause introduire dans les contrats d'auteur ? Les studios d'animation et de jeu vidéo picards expérimentent déjà l'IA pour des tâches de production — nettoyage de rotoscopie, génération de textures, prototypage de niveaux. Les retours de terrain rejoignent l'analyse de Michael Patrick King : l'IA accélère le travail itératif, elle ne remplace pas la décision narrative. La difficulté est ailleurs. Sur le moyen terme, si la productivité par auteur double grâce à l'IA, les commandes ne doubleront pas en miroir. La mécanique est connue depuis la robotisation des usines automobiles : moins de postes pour le même volume. Les fédérations professionnelles françaises plaident donc pour un partage de la valeur créée — une logique de redevance plutôt que de licence — semblable à ce que la SACEM a obtenu sur la copie privée.

Le paradoxe de l'étincelle humaine

L'argument de King contient un paradoxe fertile. S'il est vrai que l'IA ne sait pas produire « l'étincelle », alors la valeur des auteurs humains augmente mécaniquement à mesure que l'IA inonde le marché de contenu plausible mais sans âme. Les plateformes de streaming font déjà le constat : les abonnés ne saturent pas en quantité, ils saturent en absence de surprise. Or l'IA, par construction, produit la moyenne de ce qui existe déjà. C'est exactement ce que les créateurs disent depuis dix-huit mois : la machine peut écrire un épisode de procedural drama acceptable, elle ne peut pas écrire The Bear, Severance ou la première saison de Succession. Pour les jeunes auteurs picards, l'enseignement est double. Il faut maîtriser l'outil IA — sous peine de se laisser distancer par des productions à coût optimisé — et il faut surinvestir ce que l'IA ne sait pas faire : la voix singulière, l'ancrage territorial, la spécificité culturelle. C'est précisément le terrain que l'exception culturelle française a toujours défendu. La région des Hauts-de-France, avec ses paysages, ses dialectes, son histoire industrielle, dispose d'un capital narratif que ChatGPT ne peut pas inventer parce qu'il n'a jamais marché sur les terrils ou regardé la mer du Nord en hiver.

Les trois fronts à surveiller jusqu'à fin 2026

Premier front : la transparence des données d'entraînement. L'IA Act impose aux fournisseurs de modèles généraux la publication d'un résumé des contenus utilisés. Le contentieux à venir portera sur la précision exigible de ce résumé. Plus il sera détaillé, plus les ayants droit français pourront identifier les utilisations non autorisées et négocier rétroactivement. Deuxième front : les négociations sectorielles. La convention collective de la production audiovisuelle révisée en 2025 prévoit une clause IA. Son application concrète, à savoir comment rémunérer un auteur dont les œuvres antérieures ont nourri un outil utilisé sur une production ultérieure, fera l'objet d'une nouvelle négociation au second semestre 2026. Troisième front : l'investissement public. Le CNC, depuis 2025, conditionne une partie des aides à la production audiovisuelle au respect de bonnes pratiques IA — consentement des auteurs, traçabilité des modèles utilisés, exclusion des contenus générés non encadrés. Les régions, dont les Hauts-de-France via Pictanovo, alignent progressivement leurs critères d'éligibilité.

Foire aux questions

L'IA générative remplace-t-elle vraiment les scénaristes ?

Non, pas à court terme. Les expérimentations menées en 2025 et 2026 dans les studios américains et français convergent : l'IA est efficace pour générer des variantes, structurer un pitch, accélérer la documentation. Elle échoue à produire un point de vue original soutenu sur dix épisodes. Le risque pour les scénaristes n'est pas le remplacement mais la pression sur les délais et les tarifs unitaires.

Quelle protection pour mes œuvres face aux modèles d'IA générative ?

Trois leviers existent. Le droit d'auteur français reste opposable pour toute reproduction substantielle. L'opt-out prévu par la directive droits d'auteur de 2019, mis en œuvre par l'IA Act, permet aux ayants droit de s'opposer à l'utilisation de leurs œuvres pour l'entraînement, à condition de l'exprimer de manière lisible par machine. Enfin, les sociétés de gestion collective — SACEM, SACD, ADAGP — proposent des accords de licence qui sécurisent la rémunération.

L'exception culturelle française résistera-t-elle à l'IA ?

Elle évolue. L'exception culturelle a été pensée pour protéger la diversité face à l'uniformisation hollywoodienne. Face à l'IA, le même principe s'applique mais avec un curseur déplacé. La diversité n'est plus seulement linguistique et géographique, elle devient aussi humaine — préserver l'origine humaine de la création comme valeur en soi. C'est la philosophie défendue par la SACEM et reprise dans la doctrine du CNC.

Les Hauts-de-France ont-ils un rôle à jouer dans ce débat ?

Oui. La région concentre une masse critique de studios d'animation, de production audiovisuelle et de formations supérieures aux métiers de l'image — Pôle 3D, Rubika Valenciennes, ESJ Lille pour la partie journalisme et écriture. Cette densité fait des Hauts-de-France un laboratoire naturel pour tester les bonnes pratiques IA en production et alimenter le débat national.

Sources et pour aller plus loin

L'entretien intégral de Michael Patrick King est disponible chez Fast Company. Les positions sectorielles françaises sont accessibles sur les sites de la SACEM, du CNC et du SPI. Le rapport de l'Assemblée nationale sur l'IA dans la production audiovisuelle est publié sur le site de l'institution. Pour le contexte régional, Pictanovo et la Plaine Images publient chaque année un panorama des productions accompagnées et des innovations testées en région.
— Fin de l'article · #IA-EXTIN · 18/05/2026 —